La règle, et son texte
Le support informatisé du livre de police est encadré par plusieurs textes. L’article R.321-6-1 du code pénal impose une conservation de dix ans à compter de l’enregistrement et des conditions garantissant intégrité et intangibilité. L’article 3 de l’arrêté du 15 mai 2020 prévoit la traçabilité des consultations — identifiant, date, heure et objet — dans un journal conservé un an, avec renvoi à la norme ISO 14641-1 pour l’archivage. L’article 1366 du code civil encadre la force probante de l’écrit électronique. Un tableur classique utilisé seul, sans mécanisme externe de versionnage, d’identification, de journalisation et d’archivage, ne démontre pas cet ensemble. Le renvoi à ISO 14641-1 ne certifie toutefois aucun logiciel particulier.
- Aucun texte ne cite un logiciel : la loi fixe des résultats — intégrité, intangibilité et dix ans de conservation (article R.321-6-1), journal des consultations conservé un an (arrêté du 15 mai 2020, article 3).
- Un classeur utilisé seul réécrit une cellule sans garder l’ancienne valeur : il ne démontre pas l’intangibilité.
- La date de modification d’un fichier n’est pas un horodatage ; un mot de passe n’est pas une trace.
- Excel et le CSV restent utiles pour préparer, trier, reprendre un historique et importer.
- Imprimer le classeur ne crée pas un registre papier : le tirage n’est ni coté ni paraphé (article R.321-6).
Ce que cela veut dire concrètement
Deux mots du texte expliquent tout. L’intégrité, c’est la certitude que les données n’ont pas été altérées depuis leur enregistrement. L’intangibilité, c’est l’impossibilité de réécrire une écriture validée : on peut ajouter une rectification, pas modifier l’original. Un classeur fait exactement l’inverse de ce que ces mots demandent : sa raison d’être est de laisser modifier n’importe quelle cellule, à tout moment, sans garder l’ancienne valeur ni dire qui a changé quoi. Le journal des consultations, lui, répond à la question « qui a ouvert le registre, quand et pour quel objet ? » ; un fichier ne le sait pas. Cela ne condamne pas le tableur : il est excellent pour préparer une reprise d’historique, trier des colonnes, contrôler une liste avant import. Il change simplement de rôle : outil de préparation, pas registre.
- Figer l’historique
Faites une copie datée du classeur qui a servi jusqu’ici et n’y écrivez plus. Ses données restent soumises à la conservation de dix ans à compter de leur enregistrement (article R.321-6-1).
- Nettoyer
Une ligne par objet (ou par lot admissible), des colonnes qui suivent R.321-3 à R.321-5 : identité et pièce, nature, provenance, description, numéro d’ordre, prix et mode de règlement ou valeur estimée.
- Importer
Passez par le CSV pour reprendre l’historique dans un traitement automatisé qui conserve l’original et trace les rectifications.
- Valider, puis saisir directement
Les écritures reprises sont validées ; les nouvelles se saisissent directement dans le registre, le jour même de chaque opération (article 321-7).
- Conserver la trace
Gardez la copie figée du classeur comme pièce d’historique : elle documente ce qui a été tenu avant la bascule.
Ce que la loi demande, ce qu’un classeur seul démontre
Exigence par exigence, avec le texte qui la fonde.
| Exigence | Texte | Un classeur utilisé seul |
|---|---|---|
| Tenue jour par jour | Article 321-7 du code pénal | Possible, mais rien ne prouve la date réelle de saisie |
| Mentions de chaque écriture | Articles R.321-3 à R.321-5 | Possible si les colonnes sont prévues |
| Intégrité et intangibilité | Article R.321-6-1 | Non démontrées : une cellule se réécrit sans trace |
| Conservation dix ans | Article R.321-6-1 | Dépend de vos sauvegardes ; aucune garantie intégrée |
| Journal des consultations conservé un an | Arrêté du 15 mai 2020, article 3 | Inexistant |
| Présentation à toute réquisition | Article 321-8 | Possible, mais l’agent ne peut pas distinguer l’original d’une version modifiée |
| Force probante de l’écrit électronique | Article 1366 du code civil | Auteur non identifié, intégrité non garantie |
Application concrète dans votre registre
Évaluez le fichier sur ses preuves, pas sur sa seule présentation : qui a saisi l’écriture, quand, que contenait-elle à l’origine, qui l’a consultée et comment une rectification reste-t-elle visible ? La date de modification d’un classeur et un mot de passe ne répondent pas seuls à ces questions. Réservez le tableur et le CSV à la préparation — reprise d’un historique, tri, import — puis validez les écritures dans un traitement qui conserve l’original et trace les rectifications. Livre de Police relie les corrections à l’écriture d’origine, chaîne les écritures et applique des protections de base dans le périmètre couvert ; ces fonctions doivent être retestées après chaque évolution et ne délivrent pas une certification juridique.
- Réserver Excel et le CSV à la préparation et à l’import
- Figer et dater l’ancien classeur, ne plus y écrire
- Valider les écritures dans un traitement qui conserve l’original
- Exiger un journal des consultations et un export complet
Cas pratique
Une situation concrète, résolue avec les textes.
La situation
Un dépôt-vente tient depuis trois ans son registre dans un classeur partagé entre deux vendeurs. Un agent demande qui a modifié la ligne n° 412, et quand. Que peut-on répondre ?
Ce qu’il faut faire
Rien de démontrable : le classeur ne conserve ni l’ancienne valeur, ni l’auteur de la modification, ni l’heure ; la date de modification du fichier est écrasée à chaque enregistrement, même sans changement de fond. C’est précisément ce que l’article R.321-6-1 (intégrité, intangibilité) et l’article 3 de l’arrêté du 15 mai 2020 (journal des consultations) visent à éviter. Une mention devenue inexacte relève en outre de l’article 321-8 du code pénal.
Textes applicables : Article R.321-6-1 du code pénal ; arrêté du 15 mai 2020, article 3 ; article 321-8 du code pénal.
Exemple complet, pas à pas : la même ligne, dans Excel puis dans un registre
Un cycliste-revendeur de Lille achète un vélo de course 450 € le 11 septembre. Il l’écrit d’abord dans son tableur, comme il le fait depuis deux ans. Puis nous refaisons l’opération dans un registre numérique. Ce n’est pas le contenu qui diffère : c’est ce qu’on peut prouver ensuite.
- Ce qu’il tape dans Excel, ligne 218
Colonne A « 11/09/2026 » ; B « Vélo » ; C « Look 785 Huez, carbone, taille M, Shimano Ultegra, n° de cadre LK21847993, rayure sur la base droite » ; D « Sellier, Damien, 14 rue Gambetta, 59000 Lille » ; E « CNI 000000000000 » ; F « 450 » ; G « espèces ». Sept colonnes, une minute de saisie : rien à redire sur la bonne volonté.
- Ce qui manque déjà dans la ligne
La pièce d’identité est réduite à un numéro : ni sa nature écrite en toutes lettres, ni sa date de délivrance, ni l’autorité qui l’a délivrée — les quatre références que demande l’article R.321-3. La provenance de l’objet, distincte de l’identité du vendeur, n’a pas de colonne du tout. Et le numéro d’ordre n’est que le numéro de ligne : il change dès qu’on insère une ligne au-dessus.
- Le lendemain, un tri innocent
Il trie par date pour préparer sa comptabilité. Les numéros de ligne se réorganisent. L’étiquette « 218 » collée sur le vélo ne désigne plus rien. Aucun message d’erreur : c’est bien ça le problème.
- Une semaine plus tard, une correction invisible
Il s’aperçoit que le prix était 470 € et non 450 €. Il clique dans la cellule, tape 470, enregistre. L’ancienne valeur a disparu, la date de la correction n’existe nulle part, et rien n’indique qui l’a faite. Face à un contrôle, l’écriture ne raconte plus son histoire.
- La même opération dans un registre numérique
Section « l’objet » : Nature « Vélo de course » ; Description « Look 785 Huez, cadre carbone taille M, groupe Shimano Ultegra 11 vitesses, numéro de cadre LK21847993, roues Mavic Ksyrium, rayure de 4 cm sur la base droite, selle non d’origine ». Section « provenance et identité » : Provenance « Achat direct au particulier en boutique, vélo déclaré acheté neuf en 2021 » ; Vendeur « SELLIER, Damien, Paul — technicien — 14 rue Gambetta, 59000 Lille » ; Pièce « Carte nationale d’identité — n° 000000000000 (numéro fictif) — délivrée le 24/07/2011 — par la préfecture du Nord ».
- La transaction, et l’alerte utile
Prix « 470,00 € » ; Règlement « Espèces ». Ici, le paiement en espèces reste sous le plafond de 1 000 € fixé par l’article D.112-3 du code monétaire et financier pour un débiteur ayant son domicile fiscal en France ou agissant pour les besoins d’une activité professionnelle — mais c’est le genre de point qu’un tableur ne signalera jamais.
- La correction, cette fois tracée
Prix corrigé le 18 septembre : l’écriture initiale à 450 € reste lisible, une rectification datée s’y ajoute avec le motif « Prix rectifié : 470 € réellement versés, erreur de saisie constatée au rapprochement bancaire du 18/09 ». Le contrôleur voit l’erreur ET la correction. C’est infiniment plus solide qu’une ligne parfaite dont on ne sait pas si elle a été réécrite hier soir.
- Ce que le tableur garde comme rôle
Il reste excellent pour préparer un import, nettoyer un ancien fichier, faire un comptage rapide ou trier des colonnes avant reprise. Utilisé ainsi — comme outil de transition et non comme registre — il n’a rien de blâmable.
Textes appliqués : articles R.321-3 à R.321-5 du code pénal pour le contenu de l’écriture, article R.321-6-1 pour l’intégrité, l’intangibilité, la sécurité et les dix ans de conservation, articles L.112-6 et D.112-3 du code monétaire et financier pour le règlement. Exemple fictif.
Erreurs fréquentes à éviter
Les pièges ci-dessous sont ceux qui reviennent le plus souvent sur ce sujet précis :
- Corriger une erreur en réécrivant la cellule : l’ancienne valeur disparaît et rien ne prouve ce que le registre contenait à l’origine
- Prendre la date de modification du fichier pour un horodatage : elle est écrasée à chaque enregistrement, même sans changement de fond
- Croire qu’un mot de passe ou une feuille « protégée » vaut intangibilité : le verrou se retire et la modification ne laisse aucune trace
- Saisir dans le tableur toute la semaine puis reporter d’un bloc, alors que l’article 321-7 du code pénal exige une tenue jour par jour
- Ne tenir aucun journal des consultations, alors que l’article 3 de l’arrêté du 15 mai 2020 impose sa conservation pendant un an
- Imprimer le classeur avant le contrôle en pensant produire un registre papier : le tirage n’a été ni coté ni paraphé (article R.321-6 du code pénal) et le fichier d’origine reste modifiable
Les erreurs qu’on voit le plus souvent — et comment les corriger
Excel n’est pas l’ennemi : c’est l’usage qui en est fait comme registre légal qui pose problème. Voici les cinq dérives concrètes.
Prendre le numéro de ligne pour un numéro d’ordre
Ce qui se passe : un tri, un filtre ou une ligne insérée décalent tout, et les étiquettes posées sur les objets ne correspondent plus. La correction : le numéro d’ordre doit être une donnée écrite, jamais une position dans un tableau — et il doit figurer de manière apparente sur l’objet (article R.321-4).
Corriger une cellule par-dessus l’ancienne valeur
Ce qui se passe : l’historique disparaît, et l’on ne peut plus montrer qu’on a corrigé de bonne foi. La correction : toute rectification doit rester visible à côté de l’écriture initiale, datée et motivée. C’est la condition pour qu’une erreur reste une erreur, et non un soupçon.
Partager le fichier par courriel ou clé USB
Ce qui se passe : plusieurs versions circulent, chacune avec ses ajouts, et le fichier contient des données d’identité de particuliers sans aucun contrôle d’accès. La correction : un seul registre, des accès nominatifs, et pas de copie de travail qui traîne. Les données d’identité relèvent du RGPD, pas seulement du code pénal.
Mélanger registre, stock et comptabilité dans le même classeur
Ce qui se passe : on ne sait plus quelles lignes sont des écritures légales et quelles lignes sont des notes internes, et l’extrait présenté en contrôle est illisible. La correction : séparez ce qui relève du registre de ce qui relève de votre gestion. Un registre se présente ; un tableau de bord se garde pour soi.
Croire qu’un mot de passe sur le fichier suffit
Ce qui se passe : le mot de passe protège l’ouverture, pas l’intégrité : celui qui l’a peut tout réécrire sans laisser de trace. La correction : l’article R.321-6-1 demande l’intégrité, l’intangibilité et la sécurité des données enregistrées, ce qui suppose un historique inaltérable, pas seulement une porte fermée.
Garder le fichier « comme sauvegarde » après la bascule
Ce qui se passe : deux sources divergent, on continue d’ajouter dans l’ancienne par habitude, et le registre officiel devient incomplet. La correction : figez le fichier, renommez-le clairement en archive avec sa date d’arrêt, et interdisez-vous d’y écrire encore une ligne.
Aucun texte ne cite Excel ni ne l’interdit nommément. Ce sont les exigences de l’article R.321-6-1 — intégrité, intangibilité, sécurité, dix ans — qu’un tableur ordinaire ne sait pas satisfaire seul.